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Dossier

Qu’est-ce que la crise du Golfe ?

Introduction

Le 4 juin 2017, l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis, l’Egypte et Bahreïn ont décidé de suspendre leurs relations diplomatiques avec le Qatar. À l’origine de cette décision : le soutien de Doha à de nombreux groupes et personnalités extrémistes proches des Frères musulmans, d’Al-Qaïda et de l’Etat islamique.
Par leur décision de suspendre leurs liens diplomatiques avec le Qatar, l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis, l’Egypte et Bahreïn ont voulu protester contre la politique étrangère de Doha, contraire à la stabilité et à la paix dans la Péninsule arabique et au Moyen-Orient. A leur suite, le Yémen ainsi que plusieurs pays africains et de l’Océan indien ont également décidé de suspendre leurs relations avec Doha.

Les engagements rompus du Qatar en faveur de la paix au Moyen-Orient

L’émir du Qatar, Tamim ben Hamad Al Thani – Source : Reuters

 

À travers l’accord de Riyad du 23 novembre 2013 conclu entre l’émir du Qatar, le roi d’Arabie saoudite et l’émir du Koweït, Doha s’était engagé à cesser son soutien à ces mouvements et à ne plus leur offrir de tribune libre dans ses médias officiels, notamment sur la chaîne Al Jazeera, propriété de l’Etat qatari. Un second accord signé le 16 novembre 2014, avec comme nouveaux signataires le roi de Bahreïn, le prince héritier d’Abou Dhabi et le premier ministre des Emirats arabes unis, mentionne l’engagement des différentes parties en faveur de la stabilité de l’Egypte. Dans le cadre de ce pacte, le Qatar avait décidé la fermeture de sa chaîne égyptienne Al-Jazeera Mubashir Misr, dont le rôle d’influence au service des Frères musulmans avait été dénoncé par l’Etat égyptien.

Malgré ses engagements, le soutien de Doha aux mouvements extrémistes comme les Frères musulmans n’a pas cessé jusqu’à ce jour. Le Qatar est aujourd’hui directement lié à douze organisations terroristes et à cinquante-neuf personnalités extrémistes et continue de faire preuve d’une complaisance coupable à l’égard de nombreux groupes terroristes au Moyen-Orient. Un fait reconnu à l’international puisqu’une note diplomatique américaine datée de 2009, publiée l’année suivante par le site Wikileaks, présentait le Qatar comme « le pire pays de la région » en termes de coopération internationale contre le financement des groupes terroristes. Au début des années 2010, Doha a soutenu de nombreuses formations affidées aux Frères musulmans, souvent classées comme terroristes par l’ONU et les Etats-Unis, dans de nombreux pays du monde arabe. En 2012, le rôle trouble du Qatar auprès des mouvements djihadistes dans la bande sahélienne et notamment au Mali avait également été mis en évidence par de nombreux observateurs de la région.

Le Qatar a aussi fait le choix de resserrer ses liens avec l’Iran, un pays qui s’appuie sur de nombreux groupes armés au Moyen-Orient pour asseoir son influence à l’échelle régionale. Des liens de coopération unissent notamment les deux Etats dans la gestion commune du champ gazier offshore de North Dome – South Pars dans le golfe arabique. Depuis quelques années, les deux Etats poursuivent également des objectifs communs sur la scène internationale à travers le soutien financier de mouvements extrémistes recourant au terrorisme.

Six demandes au Qatar pour sortir de la crise

Centre ville de Doha, par Andy Ardiansyah – Source : Creative Commons Qatar, Flickr

 

En protestation contre la stratégie de déstabilisation de Doha, l’Arabie saoudite et ses alliés ont décidé conjointement de cesser leurs relations diplomatiques avec le Qatar. Une décision qui comprend la fin de la participation du Qatar à l’opération “Restaurer l’espoir” au Yémen, la suspension des échanges commerciaux et des liaisons aériennes. Des mesures saluées par le Président des Etats-Unis, Donald Trump, qui a appelé le Qatar à prendre ses distances avec des mouvements extrémistes : “Le Qatar, malheureusement, est historiquement un financier du terrorisme à un très haut niveau. […] Le temps est venu d’appeler le Qatar à cesser son financement”.

Le Qatar reçoit en retour le soutien de la Turquie de Recep Tayyip Erdoğan et de Téhéran. Deux jours après le début de la crise, le 7 juin, le Parlement turc approuve l’envoi de troupes sur le sol qatari, tandis que Téhéran envoie plusieurs centaines de tonnes d’aide matérielle et alimentaire par avion.

Le 23 juin, l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis, l’Egypte, Bahreïn et le Yémen transmettent à Doha une liste de treize demandes préalables à toute sortie de crise, parmi lesquelles notamment la fin de la diffusion de contenus extrémistes par Al Jazeera (et non sa fermeture). Ces demandes ne sont pas nouvelles, elles sont conformes à l’accord de Riyad en 2013, à l’accord complémentaire et à son mécanisme exécutif pour 2014, signé par le Qatar. Ces conditions ont été rejetées par Doha au nom du respect de sa souveraineté. L’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis, l’Egypte, Bahreïn et le Yémen les ont ramenées à six principes à la mi-juillet afin d’accélérer la sortie de crise :

 

  1. Engagement à combattre l’extrémisme et le terrorisme sous toutes ses formes et à empêcher leur financement ou la fourniture de lieux de refuge.
  2. Interdire tous les actes et les formes d’expression qui propagent, incitent, favorisent ou justifient la haine et la violence.
  3. Engagement total envers l’accord de Riyad 2013 et l’accord complémentaire et son mécanisme exécutif pour 2014 dans le cadre du Conseil de coopération du Golfe pour les États arabes.
  4. Engagement envers tous les résultats du sommet arabe-islamique-américain, tenu à Riyad en mai 2017.
  5. S’abstenir de s’ingérer dans les affaires intérieures des États et s’abstenir de soutenir les entités illégales.
  6. Responsabilité de tous les États de la communauté internationale de faire face à toutes les formes d’extrémisme et de terrorisme telles que les menaces pour la paix et la sécurité internationales.

 

Des conditions repoussées pour le moment par l’ambassadeur qatari à l’ONU. Toutefois, l’accord de lutte contre le terrorisme signé entre les Etats-Unis et le Qatar le 18 juillet dernier constitue un premier pas dans la direction d’une lutte plus poussée contre l’extrémisme.

Afin de s’assurer du respect de ces conditions, un “mécanisme de vérification” serait aussi mis en place pour s’assurer de leur mise en œuvre. Une précaution nécessaire pour la coalition qui reproche en effet au Qatar des engagements non tenus en matière de lutte contre le terrorisme.

Le Qatar, terre d’accueil des groupes terroristes

Le Qatar abrite sur son sol de nombreux militants de groupes extrémistes. Abassi Madani, l’un des fondateurs du Front islamique du Salut en Algérie (FIS), à l’origine d’un appel au djihad dans le pays en 1991 et soutien des actions du Groupe islamique armé (GIA) dans les années 1990, vit ainsi dans la capitale qatarie depuis 2003. De même, Khaled Mechaal, dirigeant du Hamas (groupe considéré comme terroriste par l’Union européenne, les Etats-Unis, le Japon et le Canada) jusqu’en mai 2017. Basé au Qatar depuis 2012, l’ancien militant extrémiste a pu exercer ses activités à la tête du groupe terroriste sans entraves de la part de Doha.

Les talibans afghans disposent également d’un bureau de représentation à Doha depuis juin 2013. Baptisé « bureau politique de l’émirat islamique d’Afghanistan » et installé dans une villa luxueuse, celui-ci devait permettre d’offrir un terrain de négociation entre les Etats-Unis, l’Etat afghan et les talibans. Quatre ans après son ouverture, ce lieu a suscité de nombreuses polémiques de par la possibilité donnée aux hauts-responsables du groupe terroriste de vivre une vie fastueuse en toute impunité.

Enfin, le leader spirituel des Frères musulmans Youssef al-Qaradawi, interdit de séjour aux Etats-Unis, en France ou encore en Grande-Bretagne a également trouvé refuge au Qatar. Prédicateur vedette sur la chaîne qatarie Al Jazeera, il s’est notamment fait remarquer par sa justification des attentats suicides, son soutien au Hamas et ses appels répétés au djihad contre les occidentaux. Youssef al-Qaradawi a été dénoncé en 2004 par 2 500 intellectuels du monde arabe comme l’un des « cheikhs de la mort » promouvant le terrorisme au Moyen-Orient. En 2014, l’organisation internationale Interpol a lancé un mandat d’arrêt international contre lui à la demande de l’Egypte pour incitation au meurtre, au vandalisme, à la violence et au vol.
Cette tradition d’accueil de personnalités extrémistes au Qatar n’est pas récente. Oussama Ben Laden, ancien leader d’Al-Qaïda, s’était ainsi arrêté à Doha en 1996 après son départ du Soudan et avant son installation en Afghanistan. Il était alors déjà recherché pour terrorisme par les Etats-Unis et était interdit de séjour en Arabie saoudite depuis 1992. De même, Khalid Cheik Mohammed, « cerveau » des attentats du 11 septembre 2001, s’était réfugié en 1996 à son retour de Bosnie auprès de l’ancien ministre des Affaires islamiques du Qatar Abdullah bin Khalid Al-Thani, afin d’éviter son arrestation par les autorités américaines. Membre de la famille royale, Abdullah bin Khalid Al-Thani avait levé des fonds pour financer les activités de groupes terroristes dans les Balkans au cours des années 1990 et pour financer Al-Qaïda, sous couvert de donations humanitaires. Au cours de cette décennie, il a accueilli près d’une centaine de terroristes au Qatar dans l’une de ses propriétés, leur fournissant de faux papiers et les aidant à échapper à la justice. Malgré la notoriété de ses liens avec des groupes extrémistes, Abdullah bin Khalid Al-Thani a par la suite exercé la fonction de ministre de l’Intérieur du Qatar de 2001 à 2013.

Financement du terrorisme : une tolérance aveugle en forme de complaisance

Membres du Front Al-Nosra dans la région de Maarrat al-Numan, en Syrie – Source : Wikipedia

 

Les relations troubles du Qatar avec le terrorisme ne se limitent pas à l’accueil d’individus extrémistes sur son sol. Elles se traduisent également par les liens financiers qu’entretiennent plusieurs de ses ressortissants basés à Doha avec des groupes terroristes. Des liaisons notoires que l’Etat qatari n’a pas cherché à faire cesser malgré ses déclarations publiques.

Ainsi, entre huit et douze personnalités qataries éminentes financent aujourd’hui ouvertement plusieurs mouvements terroristes comme la branche syrienne d’Al-Qaïda, l’ex-Front al-Nosra (aujourd’hui Hayat Tahrir al-Cham) et le groupe Etat islamique selon le Département du Trésor américain.

En 2013, le Gouvernement américain avait ainsi ajouté à sa liste des personnes recherchées pour terrorisme le nom d’un ancien conseiller du Gouvernement du Qatar, ancien président de l’Association qatarie de football et membre fondateur d’une organisation humanitaire liée à la famille royale qatarie, la Fondation caritative du cheikh Eid ben Mohammed Al-Thani. Selon ses renseignements, l’ancien officiel qatari aurait transféré près de 600 000 dollars à l’ex-Front al-Nosra (Al-Qaïda en Syrie). Il avait également été filmé appelant devant un public qatari à financer la « guerre sainte » plutôt que l’aide humanitaire en Syrie.

En 2014, le Trésor américain avait également dénoncé l’emploi au service de la défense civile du ministère de l’Intérieur qatari d’un financier reconnu d’Al-Qaïda, poursuivi pour terrorisme par le Gouvernement américain. Il avait aussi apporté la preuve de financements qataris du groupe Etat islamique. L’enquête menée par les services de renseignement américains avait ainsi établi qu’un responsable de Daech en charge du recrutement de terroristes originaires du Royaume-Uni avait reçu 2 millions de dollars d’un intermédiaire financier basé au Qatar.

D’autres organisations qataries ont également suscité la polémique quant à leurs liens troubles avec des groupes terroristes. L’ONG Qatar Charity, dirigée par le cheikh Hamad ben Nasser ben Jassem Al Thani, membre de la famille royale, a été accusée à plusieurs reprise de soutenir le terrorisme. Au Sahel, en particulier au Nord du Mali, Qatar Charity aurait ainsi soutenu financièrement plusieurs mouvements tels que le Mouvement national de libération de l’Azawad, Ansar Dine, mais aussi Al-Qaïda au Maghreb islamique et le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao). Qatar Charity sert également les visées idéologiques du Qatar en occident. En France notamment, l’association a financé la construction de sept projets de mosquées et d’un lycée privé pour des associations de la branche française des Frères musulmans.

Si le Qatar s’est défendu de ces accusations en pointant l’implication de personnes privées n’engageant pas sa responsabilité, le Département d’Etat américain a fermement critiqué la « vigilance inexistante » de Doha au sujet du financement du terrorisme, et l’application « aléatoire » des lois qataries sur le financement des organisations terroristes et sur le blanchiment d’argent.

Le versement de rançons est considéré comme l’un des moyens principaux de financement des groupes terroristes par les Nations Unies. A ce titre, les sommes versées par le Qatar en rançon à Al-Qaïda et à l’Iran interpellent tout particulièrement de par leurs montants et de par les motifs de leur versement. Doha a ainsi versé près de 700 millions de dollars à l’Iran en échange de 26 membres de la famille royale qatarie kidnappés dans le sud de l’Irak en 2015 par une milice locale proche du Hezbollah et de l’Iran.

Selon des sources diplomatiques citées par le Financial Times, l’enlèvement visait à fournir les sommes nécessaires pour la libération de combattants chiites détenus par le groupe terroriste Hayat Tahrir al-Cham (HTS) en Syrie. Par ailleurs, le Qatar a également versé près de 300 millions de dollars à HTS et à d’autres factions djihadistes en Syrie en échange de cinquante de ses ressortissants. Ces sommes exorbitantes qui alimentent le trésor de guerre des groupes terroristes participent in fine à la déstabilisation de la région.

Le Qatar est enfin l’un des soutiens des milices terroristes pro-iraniennes qui opèrent dans la province saoudienne à majorité chiite de Qatif à l’est du pays à des fins de déstabilisation.

Al-Jazeera, média d’influence de Doha et porte-voix des mouvements terroristes

Salle de presse d’Al Jazeera English à Doha, Qatar – Source : Wikipedia

 

Si le Qatar soutient directement ou par des moyens détournés les groupes extrémistes, il leur offre aussi une tribune pour propager leurs idéologies dans tout le monde arabe en leur donnant accès à sa chaîne publique Al Jazeera.

Fondé en 1996 par l’émir du Qatar, le groupe de médias Al Jazeera Media Network est toujours la propriété de l’Etat qatari. Derrière sa prétention à l’objectivité et à l’indépendance, la chaîne d’information est un outil stratégique de poids pour Doha qui se sert de ce canal pour influencer les opinions publiques dans les pays arabes en sa faveur.

S’appuyant sur sa prétention au pluralisme, Al Jazeera donne la parole à des groupes et à des personnalités extrémistes comme Youssef al-Qardawi, qui dispose de sa propre émission, « la charia et la vie ». Le prédicateur y défend des positions extrémistes et justifie les attentats-suicides conduits par le Hamas en Palestine comme en juillet 2004. Depuis 2001, Al Jazeera est également la chaîne de télévision privilégiée par les terroristes pour faire parvenir leurs revendications, notamment celles des attentats du 11 septembre par Al-Qaïda.

Dans les pays arabes, Al Jazeera a fait l’objet de nombreuses critiques pour sa couverture favorable aux mouvements des Frères musulmans soutenus par Doha. Le Directeur général de la chaîne de 2003 à 2011, Wadah Khanfar, avait été accusé par des voix internes à sa rédaction d’orienter le traitement de l’information en faveur de ces mouvements, et notamment du Hamas en Palestine. Des critiques qui l’ont suivi à la tête du Huffington Post Arabi, lancé à Doha en juillet 2015, et dont la ligne éditoriale fait la part belle aux thèses des Frères musulmans et aux diatribes contre l’Etat égyptien.

En juillet 2013, 22 journalistes du bureau égyptien de la chaîne qatarie avaient ainsi présenté leur démission pour protester contre la « couverture biaisée » et les « mensonges » diffusés par la chaîne dans sa couverture des actualités politiques égyptiennes en faveur des Frères musulmans, mouvement illégal en Egypte.

La volonté du Qatar d’influencer l’opinion publique internationale déborde les pays du Moyen-Orient et s’étend également aux pays occidentaux. En 2006, Al Jazeera a ainsi lancé sa version en anglais pour élargir son audience au reste du monde. En 2014, la chaîne lance également “AJ+”, un média spécialement conçu pour les réseaux sociaux ciblant particulièrement les jeunes. Des médias se présentant comme indépendants qui permettent au Qatar de polir son image à l’international et de défendre ses positions et son idéologie à l’international.

Les demandes de la coalition du 23 juin comprenaient donc la fin de la diffusion de contenus extrémistes par la chaîne et non sa fermeture. Une condition rejetée par Doha au nom de “la liberté d’expression” et du respect de sa souveraineté.

Tout au long de l’histoire récente, le Qatar s’est appuyé sur ses relations avec des groupes extrémistes pour accroître son influence sur la scène internationale. Cette stratégie qui fait fi de la stabilité des Etats de la région et favorise le développement du terrorisme est une menace directe pour la paix au Moyen-Orient. Pour sortir de la crise, Doha doit cesser d’apporter son soutien à ces formations qui fragilisent tout espoir de paix durable dans la région.

 

Sources: